Albert Camus et la bombe d’Hiroshima

On célèbre actuellement le soixantième anniversaire du décès d’Albert Camus. On retracera tout de sa vie d’écrivain et de journaliste, de son combat frontal avec Sartre, de ses choix sur l’Algérie, de son œuvre, mais nul n’a rappelé son texte écrit dans le journal « Combat », au lendemain du lâcher  de la bombe atomique sur Hiroshima.

Alors que les journaux américains s’extasient sur la puissance de la bombe, sur le nombre d’avions qu’il aurait fallu envoyer pour dégager la même puissance par des armes conventionnelles, les journaux européens hésitent entre l’admiration, la stupéfaction et une tentative de description de ce que pourrait être le futur, en particulier dans les négociations internationales où celui qui détiendra la bombe n’aura plus besoin de négocier. Chacun attend avec impatience une évaluation exacte de l’ampleur de destruction et du nombre de morts sans que personne n’évoque même le fait qu’il s’agit d’une population civile. Il est vrai que cette guerre avait beaucoup pris les populations civiles pour cible. Mais là, elles servaient aussi de cobayes. Quant aux Russes, c’est le moment qu’ils choisirent pour déclarer la guerre au Japon.

Dans cet hymne à la technique la plus destructrice, une voix différente s’élève, celle d’Albert Camus, qui devine mieux que quiconque l’horreur de ce qui vient de se produire, et qui se refuse absolument à y voir une prouesse, mais plutôt une catastrophe. Quelques extraits de cet éditorial (à lire en entier sur http://www.matisse.lettres.free.fr/artdeblamer/tcombat.htm) :

« La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. En attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles… Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence… la science se consacre au meurtre organisé, personne, sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner… Déjà on ne respirait pas facilement dans ce monde torturé. Voici qu’une nouvelle angoisse nous est proposée qui a toutes les chances d’être définitive… Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison »

Trois jours après, une autre ville du Japon, Nagasaki, subissait le même sort. Il y eut près de 150.000 morts à Hiroshima, et c’était une « bombinette atomique ». Aujourd’hui encore, malgré les quelques destructions d’ogives nucléaires, il reste encore très largement de quoi détruire plusieurs fois tout le vivant sur cette Terre.

Et un nouveau danger apparaît : la volonté de montée en puissance de l’énergie nucléaire civile, impossible à séparer techniquement du nucléaire militaire, comme en témoigne l’Iran, et auparavant l’Inde.

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  1. anonymus intrépidi Says:

    Plume ciselée, pensée puissante : merci d’avoir « exhumé » ce texte et de nous rappeler à son actualité, cette frontière illusoire entre nucléaire civil et militaire

  2. jil Says:

    Merci Maryse et meilleurs voeux!

    http://echanges.sortirdunucleaire.org/course/view.php?id=13

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